Les bars de Memphis où l'on écoute de la musique — Là où la soul est un bien commun — Guide « Tracks & Tales »
Memphis ne se contente pas de mettre en scène son histoire musicale ; elle la vit pleinement. Dans cette ville, l'écoute n'est pas une tendance venue de Tokyo : c'est un patrimoine commun, partagé gratuitement.
Par Rafi Mercer
Certaines villes ont une scène musicale. Memphis, elle, possède des strates musicales — des couches sonores enfouies dans le sol comme des sédiments, de sorte que tout ce qui s’y construit repose sur Sun, Stax, Hi et Beale, qu’on le veuille ou non. D’autres villes américaines découvrent aujourd’hui la culture de l’écoute. Memphis, elle, ne l’a jamais perdue. La question ici n’a jamais été de savoir si la musique méritait toute votre attention ; la question a toujours été de savoir où vous vous assoiriez pour la lui accorder.
La ville s'étend le long du fleuve en quartiers qui ont chacun leur propre ambiance. South Main, avec sa ligne de tramway et ses entrepôts en briques, est devenu le quartier musical du centre-ville. Midtown et Cooper-Young incarnent la culture des disquaires et la scène indépendante qui n’a jamais eu besoin de l’autorisation de qui que ce soit. Et à Crosstown, un ancien bâtiment de distribution Sears aux dimensions colossales — un million de pieds carrés d’optimisme en béton — a renaît sous la forme d’un village vertical où la musique résonne dans ses atriums. La géographie en dit long : à Memphis, le son ne se concentre pas autour de la vie nocturne. Il suit les bâtiments dotés d’une structure solide.

Il n’est guère nécessaire de raconter à nouveau cette histoire, mais il faut la replacer dans son contexte. C’est là que Sam Phillips a fondé Sun Records et enregistré cette fusion qui a donné naissance au rock’n’roll ; là que Stax a accompagné Otis Redding et Isaac Hayes de cordes et a fait de la soul du Sud une véritable industrie ; là que Hi Records a offert à Al Green un son si chaleureux qu’il continue de réchauffer l’atmosphère de n’importe quelle pièce où il est diffusé. Ce qui importe pour l’auditeur d’aujourd’hui, c’est que cette histoire n’avait rien de touristique, même à l’époque où elle s’est écrite : il s’agissait d’un travail de quartier, réalisé dans des cinémas reconvertis et des studios installés dans des vitrines de magasins par des gens qui habitaient à quelques rues de là. Les disques qui en ont résulté sont la raison d’être de la moitié des bars musicaux du monde. Les rythmes de Memphis sont porteurs.
Le chapitre consacré au jazz est plus discret, mais profond. L’âge d’or de Beale Street a vu naître aussi bien des musiciens de jazz que des chanteurs de blues, et la lignée jazzistique de la ville — des pianistes comme Phineas Newborn Jr. et Harold Mabern, ou encore le saxophoniste George Coleman — s’est directement inscrite dans le courant du hard bop new-yorkais, tout en conservant une touche typiquement « Memphis » dans la main gauche. C’est une lignée qui privilégie le toucher plutôt que l’ostentation, et l’on peut entendre ses descendants n’importe quel soir où une section rythmique de Memphis trouve son rythme et refuse de le quitter.
Ce qui rend aujourd’hui cette ville atypique, c’est la manière dont sa culture de l’écoute s’organise : non pas principalement autour du commerce, mais autour de la propriété collective. Le Memphis Listening Lab, situé au Crosstown Concourse, abrite quelque 75 000 enregistrements — la collection de toute une vie donnée par John King, cofondateur d’Ardent Records — accessibles gratuitement à tous, avec une salle d’écoute de référence (SoundRoom) et un calendrier d’événements dédiés à l’écoute. À la Central Station, sur South Main, les espaces communs de l’hôtel sont animés par une discothèque de vinyles consacrée à la musique liée à Memphis, diffusée via des enceintes EgglestonWorks — des enceintes fabriquées par une entreprise de Memphis qui exporte du matériel audio haut de gamme dans le monde entier, et que l’on peut ici écouter chez soi. Une ville qui, autrefois, vendait sa musique à tout le monde, se contente désormais de la partager.
Le paysage physique se prête à une écoute prolongée. Memphis est une ville aux bâtiments bas et au rythme tranquille, faite d’entrepôts en briques, de maisons « shotgun » et de la lumière diffuse qui se reflète sur le Mississippi. Ici, les pièces offrent de l’espace et des jeux d’ombres à profusion ; personne ne se bat pour gagner quelques mètres carrés comme on le fait à Manhattan ou à Shibuya, ce qui permet au son de respirer. La chaleur estivale ralentit le rythme pour lui donner une cadence typiquement sudiste et posée — un rythme qui convient bien mieux à une face de disque qu’à une playlist.
Et la patience est innée. C'est une ville qui a attendu des décennies que le monde rattrape Big Star, qui a vu ses studios devenir des lieux de pèlerinage, qui comprend mieux que nulle part ailleurs que l'oubli et la redécouverte sont les deux facettes d'une même histoire. Savoir prendre le temps d'écouter un disque n'est pas une discipline que Memphis a besoin d'importer. C'est une attitude qui fait partie de son identité.
Les soirées s’enchaînent naturellement : une petite virée parmi les portants de Shangri-La, en centre-ville, alors que la lumière vire au doré ; un premier verre chez Eight & Sand pendant que les DJ s’installent ; puis la lente migration vers la salle qui offre le meilleur son de la soirée. Il est révélateur que Memphis et Nashville — distantes de trois heures de route et éternellement comparées — abordent l’écoute par des voies opposées : Nashville est une ville de scènes qui apprend à s’asseoir ; Memphis est une ville de grooves qui ne s’est jamais levée.
Ce que Memphis apporte au mouvement musical, en fin de compte, c’est la preuve de sa pérennité. Le son qui y a été créé a refusé de vieillir. Les lieux qui lui rendent aujourd’hui hommage — une bibliothèque gratuite, le hall d’un hôtel équipé d’enceintes de classe mondiale, des boutiques qui sont restées fidèles à cette musique pendant les décennies difficiles — ne constituent pas un renouveau. Ils en sont le prolongement. Les bonnes choses perdurent ; c’est à Memphis qu’elles ont vu le jour.
Venez pour l'histoire. Restez parce que l'aiguille est déjà en bas.
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La ville où l'aiguille ne s'est jamais soulevée.
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales », abonnez-vous ou cliquez ici pour en savoir plus.