Back to the World — Curtis Mayfield (1973)
Un morceau qui parle d'arriver dans un endroit où l'on ne te reconnaît plus
Par Rafi Mercer
Certains disques portent une date en eux. Pas sur la pochette, mais dans les présupposés. Dans ces choses qu’ils tiennent pour acquises, que vous êtes censé connaître déjà, dans ces raccourcis qu’ils ne prennent jamais la peine d’expliquer. Écoutez-les cinquante ans plus tard, et vous aurez l’impression d’écouter une conversation qui avait déjà commencé.
Ce titre est une sorte d’expression abrégée. Au Vietnam, « le Monde » désignait la patrie. Pas exactement les États-Unis — quelque chose de plus précis que cela. L’endroit où l’on se rendait une fois la mission terminée. « Retourner au Monde » résumait tout l’espoir d’un soldat en quatre mots, et chaque homme qui entendait cette expression savait exactement ce qu’elle signifiait.

Curtom a sorti le disque en mai 1973. Les Accords de Paris avaient été signés en janvier. L’opération « Homecoming » avait vidé les camps au cours du printemps. Les hommes arrivaient sur les bases aériennes de Californie dans un pays qui n’avait pris aucune disposition pour les accueillir, et Mayfield — qui venait tout juste de sortir *Super Fly*, le plus grand succès de sa vie, et qui aurait pu réitérer cet exploit sans que personne ne lui en tienne rigueur — a écrit sur leur arrivée plutôt que sur la guerre.
C'est toute l'architecture. Pas le combat. La porte. Le bus. La rue qui a l'air identique, mais qui ne l'est pas.
Ce qui fait la force de cet album, c’est le dialogue qu’il entretient avec lui-même. Les arrangements de Rich Tufo sont somptueux : cordes, flûtes, cette chaleur particulière propre à Curtom qui donne à tout un aspect légèrement éclairé par l’arrière. Les congas de Master Henry Gibson font bouger la piste de danse. Joseph « Lucky » Scott joue des lignes de basse qui prennent leur temps et ne forcent jamais. À première vue, c’est un véritable plaisir d’écoute. Mais dès que l’on prête attention aux paroles, le sol se dérobe sous nos pieds. « Right On for the Darkness » est sans doute l’un des morceaux les plus sombres de la soul américaine. « Future Shock » est un titre de piste de danse qui traite de l’effondrement de la civilisation, et Mayfield y exprime l’idée qu’il n’y a plus d’eau et que le feu approche, comme s’il s’agissait d’une instruction de groove.
Sept titres. Il n'en gâche pas un seul.
« If I Were Only a Child Again » occupe une place centrale et fait office de havre de paix — le seul moment où il se permet de souhaiter échapper complètement à cette situation, et ce désir est délibérément enfantin. Puis « Can't Say Nothin' » remet les choses en place. L'enchaînement des morceaux est savamment orchestré.
Il y a quelque chose qui mérite d’être souligné dans la rareté de ce phénomène aujourd’hui. Pas la politique dans la musique — ça, on en trouve partout. La documentation. Un album qui immortalise une saison précise avec une telle précision qu’elle en devient unique. L’équivalent actuel le plus proche serait peut-être Fred again.., qui construit ses morceaux à partir de notes vocales et d’enregistrements téléphoniques, date ses chansons dans leurs titres et considère qu’un mardi particulier mérite d’être préservé. Une échelle totalement différente, un autre siècle, pas de guerre. Mais le même instinct : celui de sentir qu’un instant a une texture, et que si on ne le capture pas, il disparaîtra. Mayfield documentait le retour d’une nation. Fred documente une pièce. Tous deux refusent de laisser le temps s’écouler sans en témoigner, et tous deux créent des albums qui méritent d’être écoutés dans leur intégralité plutôt qu’en mode aléatoire.
C’est pourquoi cet album a sa place dans une salle d’écoute. Ce n’est pas de la musique d’ambiance. Écoutez-le dans un bar à faible volume et il se fond dans le décor : ces cordes ont cet effet-là, elles sont suffisamment généreuses pour être ignorées. Donnez-lui une pièce, une aiguille et quarante minutes, et il devient ce qu’il est vraiment : un homme debout devant une porte d’embarquement, sans destination précise.
Le titre a cartonné. Seizième au classement pop, numéro un au classement R&B, disque d’or dès l’automne. Puis il a été relégué derrière *Super Fly* et y est resté, comme tout ce que Mayfield a produit après 1972. En 1983, Herbie Hancock s’est emparé de « Future Shock » et a construit autour de ce titre un album et un tournant dans sa carrière, ce qui constitue en soi une sorte de seconde vie : la chanson a surpassé le disque qui l’avait révélée.
Le fondu de la chanson-titre est le moment qu'il faut attendre. Les cuivres n'interviennent qu'en fin de morceau, restant en retrait à la lisière de l'arrangement, comme s'ils n'étaient pas sûrs d'avoir été invités. Cinquante-trois ans plus tard, c'est toujours le son le plus abouti de l'album.
Questions rapides
Que signifie le titre « Back to the World » ?
« The World » était un terme d'argot utilisé par les GI’s pour désigner leur pays d’origine pendant la guerre du Vietnam. Retourner au « World » signifiait que leur mission était terminée. Mayfield a construit cet album autour de ce moment de retour et d’un pays qui n’était pas prêt à l’accueillir.
Comment se positionne-t-il par rapport à « Super Fly » ?
Juste après.*Super Fly* est sorti en 1972 et a connu un succès phénoménal ; *Back to the World* a suivi en mai 1973 chez Curtom. Commercialement, l’album a bien marché — numéro un du classement R&B, disque d’or en moins d’un an — mais il est resté depuis lors dans l’ombre de la bande originale.
Est-ce un disque qui se prête bien à l'écoute en salle d'écoute ?
Oui, à un volume adapté et écouté dans son intégralité. À faible volume, il se fond dans l'arrière-plan, car les arrangements de Rich Tufo sont suffisamment chaleureux pour passer inaperçus. Dans un espace suffisamment grand, l'écart entre la façon dont cela sonne et ce que cela exprime est justement l'essentiel.
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