Miles Davis — Ascenseur pour l'échafaud (1958) — Le son d'une ville qui réfléchit
Par Rafi Mercer
Il y a des albums qui se font remarquer d’emblée. Des albums qui font irruption dans la pièce, vous serrent la main et s’assurent que vous sachiez bien qu’ils sont là.
Et puis il y a *Ascenseur pour l'échafaud*.
Cet album se dessine comme une ombre sur la chaussée mouillée.

Enregistré à Paris en décembre 1957 et sorti en même temps que le film éponyme de Louis Malle, cet album reste l’un des plus singuliers de la discographie de Miles Davis. Non pas en raison de ce qui y a été écrit, mais parce qu’il y a si peu de composition. Une grande partie de la bande originale a été improvisée tandis que Miles et un groupe de musiciens de jazz français regardaient des scènes du film projetées sur un mur du studio. Plutôt que de composer des arrangements élaborés, Miles a réagi en temps réel à l’atmosphère, à l’émotion et au mouvement.
On l'entend.
On a l'impression que cette musique n'est pas tant interprétée que découverte.
Le morceau d’ouverture, « Générique », est peut-être la parfaite introduction à Miles Davis. Pas le Miles technicien. Pas l’innovateur disséqué par les critiques et les historiens. Juste Miles le conteur. Une trompette en sourdine émerge de l’obscurité, planant au-dessus d’une section rythmique au tempo lent qui semble se contenter de marcher plutôt que de courir. Les notes s’enchaînent avec une patience extraordinaire. Il n’y a pas de précipitation. Pas d’urgence. Pas besoin de prouver quoi que ce soit.

Ce qui est remarquable, c'est à quel point cela sonne encore moderne.
Près de soixante-dix ans plus tard, « Générique » pourrait résonner depuis les haut-parleurs d’un bar musical à Tokyo, Copenhague, Londres ou New York, et s’y sentir tout à fait à sa place. Le langage de cet enregistrement est celui du jazz, mais son vocabulaire émotionnel relève d’une dimension plus large encore. La solitude. Le mystère. La réflexion. Le possible. Cette sensation de déambuler dans une ville à la tombée de la nuit, sans destination précise.
Cette atmosphère a eu une influence considérable. Bien avant que l’on parle d’ambiance, de musique downtempo, d’écoute « cinématographique » ou de playlists axées sur l’humeur, Miles démontrait déjà que la musique pouvait créer un espace plutôt que de simplement le remplir.
En l’écoutant aujourd’hui, il est difficile de ne pas percevoir le chemin qui mène à *Kind of Blue*. La complexité du hard bop, qui a marqué une grande partie du jazz des années 1950, commence ici à s’assouplir. L’espace prend autant d’importance que la mélodie. Le silence fait désormais partie intégrante de l’arrangement. Miles découvre qu’une seule note jouée exactement au bon moment peut avoir plus de poids que vingt notes jouées à toute vitesse.
Les musiciens accompagnateurs méritent toute notre reconnaissance. Le saxophone ténor de Barney Wilen apporte chaleur et humanité, le piano de René Urtreger crée une architecture délicate autour de la trompette, tandis que Pierre Michelot et Kenny Clarke font avancer le tout avec une assurance discrète qui ne vient jamais perturber l’atmosphère. Ensemble, ils créent un cadre suffisamment solide pour soutenir l’improvisation, tout en restant suffisamment ouvert pour laisser la musique respirer.
Et ça respire, en effet.
Ce qui fait la pérennité d’*Ascenseur pour l’échafaud*, c’est qu’il ne donne jamais l’impression d’être prisonnier de son époque. De nombreux albums de jazz nous parlent de l’époque à laquelle ils ont été enregistrés. Celui-ci, lui, nous parle d’un état d’esprit.
C'est le son de l'incertitude.
Le son de l'errance.
Le son des pensées qui prennent forme.
Le bruit d'une ville vu à travers une vitre mouillée par la pluie.
Il existe des albums qui méritent d'être analysés. Des albums qui révèlent de nouveaux détails techniques à chaque écoute. « Ascenseur pour l'échafaud » possède certes ces qualités, mais ce n'est pas pour cela que les gens y reviennent. Ils y reviennent pour ce qu'il leur fait ressentir.
Mettez-le pendant un vol et vous aurez l'impression que les nuages se déplacent différemment.
Écoutez-la en vous promenant dans une ville que vous ne connaissez pas : chaque rue semble receler un secret.
Écoutez-le tard dans la nuit, et la pièce semble soudain plus grande.
Malgré toutes les réalisations de Miles Davis — et elles sont nombreuses —, peu d’enregistrements illustrent aussi clairement que celui-ci sa maîtrise de la retenue. Il savait que la musique n’a pas toujours besoin de réponses. Parfois, il suffit simplement de poser les bonnes questions.
Près de sept décennies plus tard, ces questions restent en suspens, quelque part entre le son de la trompette et le silence qui s'ensuit.
C'est là que « Ascenseur pour l'échafaud » est toujours d'actualité.
Questions rapides
Faut-il avoir vu le film au préalable ?
Pas du tout. La bande originale se suffit à elle-même et constitue une expérience musicale à part entière, indépendante du film.
Est-ce une bonne introduction à l'œuvre de Miles Davis ?
Oui. Cet album met en valeur son sens de l'ambiance, de l'espace et de la narration émotionnelle d'une manière très accessible.
Quel album devriez-vous écouter ensuite ?«
» «Kind of Blue» (1959). On y retrouve bon nombre des idées et de cette sensation d’espace qui commençaient à émerger sur «Ascenseur pour l’échafaud» et qui y atteignent leur pleine maturité.
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante.
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