Moon Safari – Air (1998)

Moon Safari – Air (1998)

Les ondes parisiennes

Par Rafi Mercer

Certains disques ressemblent moins à des albums qu’à des ambiances. *Moon Safari*, sorti en 1998 par le duo français Air, en est un parfait exemple : un disque qui, plus qu’il ne se joue, imprègne l’espace. C’est de la musique qui est une ambiance, une expiration sonore, un ensemble de morceaux qui voguent entre électro, lounge et dream pop avec une aisance qui en a fait une référence inattendue de la fin des années 90. Pour moi, il trône sur l’étagère des « plaisirs coupables » car il dégage une telle immédiateté — si tendance, si ancré dans son époque — et pourtant, chaque fois que j’y reviens, je me rappelle que la mode, lorsqu’elle est traitée avec autant de grâce, peut devenir intemporelle.

Air — Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel — est né à Versailles, et non à Paris, mais leur son était résolument métropolitain : raffiné, sensuel, urbain. À la fin des années 1990, la musique électronique était dominée par les « big beats », la French house et l’essor de la techno dans le grand public. Moon Safari a contourné tout cela. L’album murmurait plutôt que de crier, privilégiait la chaleur analogique à la grandiloquence numérique et réintroduisait le vocabulaire de l’easy listening des années 1970 dans un nouveau siècle. Ce plaisir coupable réside en partie dans cette affection pour le rétro : cordes, synthés vintage, Fender Rhodes, batterie jouée aux balais. C’était une musique qui pouvait s’inviter dans une boutique, un salon ou une chambre, sans perdre son charme discret.

Le morceau d’ouverture, « La Femme d’Argent », donne le ton. Avec plus de sept minutes de basse fluide, de synthés glissants et de piano Rhodes, il crée un univers de détente décontractée. On a moins l’impression d’une ouverture que d’un tapis de bienvenue, invitant l’auditeur à pénétrer dans un espace adouci et lumineux. Vient ensuite « Sexy Boy », le titre qui a fait connaître le groupe. Avec son refrain traité au vocodeur et sa ligne de basse assurée, ce morceau se présente comme une parodie de la masculinité transformée en hypnose de piste de danse. C’est peut-être un peu loufoque, mais c’est un choix délibéré : autant un clin d’œil qu’un groove.

« All I Need », interprété par Beth Hirsch, reste le cœur émotionnel de l’album. Son interprétation est dépouillée, intime, presque fragile, portée par les arrangements tout en douceur de Godin et Dunckel. C’est une chanson d’amour qui évite la grandiloquence, préférant le réconfort de la sobriété. « Talisman » et « Remember » prolongent cette atmosphère onirique : l’un est un morceau instrumental à l’orchestration somptueuse ; l’autre, un tourbillon de voix chuchotées et de mélodies aériennes. « Kelly Watch the Stars » joue avec une légèreté enjouée, tandis que « You Make It Easy » revient à la voix de Beth Hirsch pour un nouveau moment de tendresse. Lorsque l’album s’achève avec « Ce matin-là » et « Le voyage de Pénélope », l’auditeur est complètement transporté, comme emporté par un courant d’air privé.

Une partie de l’aura « coupable » de cet album tient à son association avec un certain art de vivre. Moon Safari est devenu omniprésent — dans les cafés, les publicités, les boutiques de design. C’était la bande-son d’une certaine esthétique de la fin des années 90 : intérieurs minimalistes, hôtels signés Philippe Starck, essor d’une culture mondiale du café. Certains l’ont qualifié de simple musique d’ambiance, trop sage pour avoir de l’importance. C’est pourtant là que réside son génie : « d’ambiance » ne rime pas forcément avec « fade ». Air a conçu un album capable à la fois de passer inaperçu et de révéler toute sa richesse à l’écoute attentive. Les textures sont riches, les arrangements subtils, l’univers sonore précis.

C’est dans le cadre d’un bar dédié à l’écoute que *Moon Safari* prend toute son ampleur. Sur une installation soigneusement réglée, la chaleur des synthés analogiques, la fluidité de la basse, le scintillement des cordes envahissent la pièce avec grâce. L’album n’est pas conçu pour frapper fort, mais pour plonger l’auditeur dans son univers. On se surprend à se pencher sur ses détails : la réverbération d’un coup de caisse claire, la façon dont une note de basse semble rouler sous nos pieds, le murmure de la voix de Hirsch. Ce plaisir coupable se transforme en une révérence silencieuse ; on prend alors conscience du soin avec lequel cette ambiance a été construite.

Sur le plan culturel, cet album fait figure de contrepoint à l’exubérance de son époque. Alors que les pistes de danse vibraient au rythme du big beat et de la French house, Air proposait une veine de musique électronique plus douce et plus contemplative. Ils ont rendu acceptable le fait de se replier sur soi-même, de se détendre plutôt que de bondir. Ce faisant, ils se sont inscrits dans une lignée qui remonte à Serge Gainsbourg, aux arrangements somptueux de la pop française des années 1970, ainsi qu’aux disques « easy listening » autrefois qualifiés de kitsch. *Moon Safari* a replacé ce langage dans un nouveau contexte pour un public international, et ce faisant, il a marqué les esprits.

Pour moi, ce plaisir coupable réside dans la simplicité même de l’expérience. Il y a des soirs où l’on se tourne vers Coltrane ou Mingus, en quête de densité et de complexité. Et puis il y a des soirs où l’on se tourne vers *Moon Safari*, en se servant un verre, en laissant le monde s’estomper, en laissant le son être un baume plutôt qu’un défi. Cela nous rappelle que l’écoute ne doit pas toujours être rigoureuse ; parfois, elle peut simplement être gracieuse.

Écouter *Moon Safari* aujourd’hui, plus de deux décennies plus tard, c’est plonger dans une atmosphère qui reste intacte. L’album est certes daté — on perçoit son époque dans chaque envolée de claviers et de cordes. Mais il est aussi intemporel par son attachement à l’ambiance, par son refus de crier, par sa capacité à créer de l’espace. Un plaisir coupable ? Peut-être. Mais comme tous les plaisirs qui méritent d’être conservés, il va au-delà des apparences. Il respire.

Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales »,abonnez-vous ou cliquez ici pour en savoir plus.

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