Us3 — Hand on the Torch (1993)
Comment deux Londoniens, ayant accès aux archives du Blue Note, ont réalisé l'album qui a démontré que le jazz et le hip-hop n'avaient jamais cessé de mener le même dialogue.
Blue Note Records. Londres.
Par Rafi Mercer
Il y a un moment, vers le début de « Cantaloop » (Flip Fantasia), où tout se produit d'un seul coup.
Un groove de piano — « Cantaloupe Island » d’Herbie Hancock, sorti sur vinyle chez Blue Note en 1964 — s’échappe des enceintes. Une trompette vient s’y superposer. Puis, par-dessus les deux, un rappeur improvise une seule phrase — « biddy biddy bop » — et quelque chose se met en place comme personne n’y était vraiment parvenu auparavant. Le jazz et le hip-hop, non pas côte à côte, ni dans une conversation polie, mais véritablement fusionnés. Occupant la même pièce. Parlant le même langage.

L'événement « Hand on the Torch » n'a pas eu lieu à New York. Il s'est déroulé à Londres. C'est important.
La mise en place
Geoff Wilkinson et Mel Simpson n’étaient pas des musiciens de jazz au sens traditionnel du terme. Wilkinson était un ancien promoteur de concerts et chroniqueur de jazz. Simpson, un claviériste. Ils faisaient de la musique ensemble sous différents noms depuis 1990, fouillant les bacs à disques d’une ville que Gilles Peterson avait initiée à cette musique au cours de la décennie précédente — dans les clubs clandestins de Camden, sur les radios pirates, au sein de la scène acid jazz qui, d’une simple blague, était devenue un véritable mouvement.
Ils ont commencé par enfreindre la loi. Une première sortie, sous le nom de NW1 chez Ninja Tune, reprenait illégalement un échantillon du morceau « Sookie Sookie » de Grant Green, issu du catalogue Blue Note. Au lieu d’intenter un procès, EMI les a convoqués. La société mère de Blue Note a perçu dans leur musique quelque chose qu’elle ne pouvait ignorer. Elle a alors pris une décision extraordinaire : elle a donné à Wilkinson et Simpson un accès libre à l’intégralité des archives de Blue Note. Tous les disques qu’Alfred Lion avait jamais produits. Sans limite. En toute légalité.
Le nom qu’ils ont choisi pour ce projet annonçait clairement ce qu’ils comptaient faire de cet accès. Us3 — tiré d’un album d’Horace Parlan produit par Alfred Lion lui-même. Ils ne pillaient pas le catalogue en tant qu’étrangers. Ils se positionnaient comme ses héritiers. Puis ils se sont mis au travail.
Le Record
« Hand on the Torch » est entièrement construit à partir d’échantillons de Blue Note. Chaque morceau. Aucune autre source. L’album tout entier est une véritable exploration archéologique : Wilkinson et Simpson parcourent plusieurs décennies du catalogue, en extrayant des grooves, des lignes de trompette, des motifs de piano et des lignes de basse, puis superposent des musiciens live et des MCs à ce qu’ils ont trouvé.
Cette approche comportait une dimension philosophique qui s’est perdue dans le brouhaha autour de Cantaloop. Il ne s’agissait pas simplement de réutiliser des samples pour créer un effet. C’était une prise de position sur la filiation — sur la relation entre le jazz et le hip-hop, sur la manière dont la musique afro-américaine s’était toujours nourrie d’elle-même et transformée, sur ce Londres qui avait grandi en écoutant les deux. La tradition du kissa avait enseigné au Japon que l’écoute attentive était une discipline. La scène acid jazz avait enseigné à Londres que le catalogue Blue Note était une ressource inépuisable. Us3 a su tisser ces deux fils pour créer quelque chose de nouveau.
L'échantillon de Herbie Hancock au cœur de *Cantaloop* est certes le plus célèbre, mais l'album va bien plus loin et plus en profondeur que ne le laisse supposer ce seul morceau. Les grooves s'inspirent de Reuben Wilson, Lou Donaldson, Grant Green — des recoins du catalogue que les chasseurs de vinyles adoraient et que le grand public n'avait jamais découverts. Des musiciens live viennent combler les espaces : saxophones, trompette, trombone, guitare. Le résultat ressemble à une session de jazz qui aurait reçu la visite du hip-hop et en serait ressortie transformée par cette rencontre — plus décontractée, plus ancrée dans le rythme, plus encline à la répétition et à l’hypnose.
Rahsaan Kelly et Kobie Powell rappent sur ces compositions avec une légèreté qui convient parfaitement à la musique. Il ne s’agit pas ici de rap « dur » sur fond de jazz samplé. C’est quelque chose de plus conversationnel : des voix qui maîtrisent le langage dans lequel elles s’expriment et qui en respectent suffisamment l’architecture pour ne pas le démolir.
Ce que Londres a compris en premier
L'album a mis du temps à trouver son public au Royaume-Uni. « Cantaloop » n'est pas entré dans les classements britanniques lors de sa sortie initiale. C’est au Japon qu’il a été découvert en premier : le magazine *Swing Journal* a élu *Hand on the Torch* « Album de l’année », et le journal *The Independent* a désigné Wilkinson et Simpson « Musiciens de jazz de l’année » en Grande-Bretagne. Les États-Unis ont suivi. Le single s’est hissé à la neuvième place du *Billboard Hot 100*. La neuvième place. Un album de jazz-rap construit sur un groove de piano Blue Note de 1964, réalisé par deux Londoniens dans un studio d’enregistrement, qui a atteint le top 10 américain.
Il s'est vendu à 2,3 millions d'exemplaires. Nominé aux Grammy Awards. Et il est devenu le premier album certifié platine en cinquante-quatre ans d'histoire du label Blue Note. Un label qui avait produit Miles Davis, Coltrane, Monk, Donald Byrd et Herbie Hancock. Cinquante-quatre ans. Et le premier disque certifié platine venait de Londres.
La presse spécialisée dans le jazz l’a largement ignoré — ce même instinct critique qui avait rejeté Black Byrd vingt ans plus tôt, et qui n’avait pas su entendre ce que le public lui disait déjà. Mais le lien entre cette cécité critique et cet album est plus qu’une simple coïncidence. Les disques Blue Note de l’époque Byrd que le milieu du jazz avait qualifiés de « compromis commerciaux » en 1973 étaient désormais précisément ceux autour desquels une génération de samplers, de chasseurs de vinyles et d’auditeurs avait bâti sa carrière et donné naissance à des mouvements. *Hand on the Torch* en était la preuve explicite — le moment où l’argument est devenu impossible à ignorer.
Pourquoi il a sa place sur une platine vinyle de la gamme « Listening Bar »
Cet album sort des sentiers battus dans le contexte des bars d'écoute. La plupart des albums qui trouvent leur place dans ces lieux — chez Brilliant Corners, chez Spiritland, dans les « jazz kissa » de Tokyo où toute cette culture a vu le jour — exigent le silence. Ils vous demandent de vous plier à leurs conditions.
*Hand on the Torch* vient à votre rencontre. Il porte en lui tout le poids du jazz dont il est issu, mais évolue au rythme du hip-hop. Il récompense l’attention qu’on lui porte, à l’instar de tous les grands disques Blue Note : il recèle des choix cachés dans le mixage, des relations entre les sons qui ne se révèlent qu’après plusieurs écoutes, mais il procure aussi tout simplement un plaisir d’écoute dans une pièce que certains disques plus austères ne parviennent pas à offrir.
Mettez-le en début de soirée, avant que la salle ne se soit installée dans une ambiance propice à l’écoute. Observez ce qui se passe. Le groove s’impose avant même que le contexte ne se dévoile. Les gens se penchent en avant. Puis, lorsque l’histoire qui se cache derrière commence à se dessiner — « Cantaloupe Island » de Hancock en toile de fond, deux Londoniens détenant les clés des archives, toute la lignée de la culture musicale londonienne codée dans la façon dont les samples s’articulent avec les musiciens en direct —, l’œuvre prend une dimension bien plus riche qu’elle ne le semblait au premier abord.
C'est la marque d'un album conçu pour être écouté en boucle. Il vous apporte quelque chose dès la première écoute. Et puis, il ne cesse de vous en offrir davantage.
Foire aux questions
Quels morceaux de Blue Note le groupe Us3 a-t-il samplés sur *Hand on the Torch*? L’album puise dans l’ensemble du catalogue — notamment dans *Cantaloupe Island* de Herbie Hancock, tiré de l’album *Empyrean Isles* de 1964, pour le morceau *Cantaloop*, mais aussi chez Reuben Wilson, Lou Donaldson et Grant Green, entre autres. L'album a été entièrement réalisé à partir d'échantillons Blue Note, auxquels se superposent des musiciens jouant en direct. Pour découvrir les albums de Donald Byrd qui ont marqué cette même période culturelle, le guide des albums T&T est le point de départ idéal.
En quoi l'album *Hand on the Torch* a-t-il marqué l'histoire de Blue Note Records ? Il s'agit du premier album certifié platine en cinquante-quatre ans d'existence du label : il s'est vendu à 2,3 millions d'exemplaires, a été nominé aux Grammy Awards et s'est classé en neuvième position du Billboard Hot 100 américain. Ce label, qui définissait le jazz moderne depuis 1939, a ainsi obtenu son premier disque de platine grâce à deux Londoniens qui ont puisé dans son propre catalogue.
Quelle place occupe « Hand on the Torch » dans l’histoire de la culture musicale londonienne ? Il en est le cœur même. La scène acid jazz, née de la résidence de Gilles Peterson au Dingwalls au milieu des années 1980, a créé le public et le contexte culturel qui ont rendu possible la sortie de « Hand on the Torch ». Londres avait passé une décennie à apprendre à écouter le catalogue Blue Note d’une manière différente — et cet album a marqué le moment où cette évolution est devenue visible aux yeux du reste du monde. L’histoire complète des bars musicaux londoniens retrace la lignée qui va de ces soirées acid jazz aux salles qui existent aujourd’hui.
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