Wayne Shorter – Speak No Evil (1966)
Par Rafi Mercer
Lorsque les premières notes de *Speak No Evil* envahissent la pièce, un silence semble s’installer de lui-même. Le morceau-titre s’ouvre sur le saxophone ténor de Wayne Shorter, qui esquisse un thème à la fois familier et étrange, une mélodie faite d’ombres plutôt que de lumière, lyrique mais insaisissable. Elle ne se pavane pas, elle ne séduit pas, elle plane. Derrière lui, la trompette de Freddie Hubbard résonne d’une clarté contenue, le piano d’Herbie Hancock trace des accords avec un équilibre énigmatique, la basse de Ron Carter ancrent la musique d’un poids souple, et la batterie d’Elvin Jones crée un rythme à la fois régulier et en constante évolution. Nous sommes en 1966, mais le son semble intemporel, comme s’il n’appartenait à aucun moment précis, mais à l’atmosphère de la nuit elle-même.
Shorter s’était déjà imposé comme une figure incontournable au sein des Jazz Messengers d’Art Blakey et grâce à ses premiers enregistrements chez Blue Note, mais *Speak No Evil* le montre au sommet de sa clarté compositionnelle et conceptuelle. Enregistré la veille de Noël 1964 et sorti deux ans plus tard, cet album est paru au cœur d’une période féconde durant laquelle Shorter semblait composer et enregistrer des chefs-d’œuvre à la chaîne. Cet album est sans doute le plus intemporel, trouvant le juste équilibre entre l’accessibilité de thèmes chantants, le mystère des harmonies modales et la liberté de l’improvisation post-bop.
Ce qui frappe quand on écoute attentivement, c’est la façon dont l’album semble murmurer des secrets plutôt que de clamer des déclarations. « Witch Hunt » ouvre l’album avec un thème qui monte et descend comme un point d’interrogation, aux contours adoucis et au cœur instable. « Fee-Fi-Fo-Fum » est presque enjoué, mais il y a toujours une pointe de malaise sous le swing. Le morceau-titre est envoûtant, une mélodie qui semble inachevée, comme si elle laissait à l’auditeur la possibilité de la compléter dans son imagination. « Infant Eyes » est peut-être la plus tendre des compositions de Shorter, écrite pour sa fille, une berceuse d’une grâce et d’une fragilité inhabituelles. Le morceau de clôture, « Dance Cadaverous », est lent et mesuré, d’une beauté presque funèbre, le genre de morceau qui résonne longtemps après que le son s’est évanoui.
Le jeu est magistral tout au long de l’album. Le son de Shorter au ténor est caractéristique, sec et précis, capable de lyrisme sans excès. Hubbard trouve le juste équilibre entre fougue et maîtrise ; ses solos de trompette sont incisifs mais jamais flamboyants. Hancock, qui n’a alors encore que la vingtaine, fait déjà preuve de cette inventivité harmonique qui s’épanouira bientôt dans ses propres albums phares : son accompagnement est aéré et ses solos cristallins. La basse de Carter est résonnante, ses lignes se faufilant discrètement à travers les structures. Elvin Jones, tout juste sorti de sa collaboration avec Coltrane, apporte une énergie volcanique quand il le faut, mais ici, il se contente d’un flux ondulant, toujours porteur, jamais envahissant.
Ce qui rend *Speak No Evil* si incontournable à l’écoute, c’est son atmosphère. Il ne s’agit pas d’une musique conçue pour éblouir ou divertir au sens strict du terme. C’est une musique qui crée une ambiance, un univers sonore, un lieu. Écoutez-le dans un bar dédié à l’écoute et vous sentirez l’atmosphère de la pièce se transformer. Le murmure des conversations s’atténue, les limites du temps s’estompent, l’attention collective de l’espace se concentre sur les enceintes. C’est un album qui invite à la réflexion, qui récompense le calme, qui fait du silence une partie intégrante de l’expérience.
Sur vinyle, l’enregistrement est envoûtant. Les cuivres ressortent, intimes sans être envahissants. Le piano rayonne de chaleur, chaque accord étant comme une petite lueur. La basse vibre en arrière-plan avec une profondeur que l’on ressent autant qu’on l’entend. La batterie scintille de la résonance du studio de Rudy Van Gelder, la cymbale ride se répandant dans l’air, la grosse caisse pulsant doucement comme un battement de cœur. C’est un disque qui gagne à être écouté en direct, dans le rituel de la pose de l’aiguille, sans aucune distraction.
Plus d’un demi-siècle plus tard, *Speak No Evil* n’a rien perdu de son mystère. En réalité, c’est précisément son ambiguïté qui lui assure sa pérennité. Il ne s’achève pas de manière tranchée. Ses mélodies sont belles mais inachevées, ses harmonies familières mais insaisissables, ses ambiances envoûtantes et pourtant réconfortantes. Il résiste à toute synthèse, et c’est cette résistance qui le maintient en vie. L’écouter, c’est entrer dans son univers, habiter ses espaces crépusculaires, ressentir à quel point la musique peut être à la fois claire et obscure.
Wayne Shorter s’est ensuite illustré à bien des égards : un rôle central au sein du « Second Great Quintet » de Miles Davis, les innovations fusionnelles de Weather Report, une carrière solo qui s’est étendue sur plusieurs décennies. Mais *Speak No Evil* reste son œuvre la plus parfaitement équilibrée, en équilibre entre tradition et innovation, mélodie et mystère, clarté et énigme. C’est un disque qui a sa place dans la discothèque de tout mélomane averti, non pas comme une relique, mais comme un compagnon vivant. Il suffit de poser l’aiguille pour se rappeler que la musique n’a pas besoin de s’expliquer. Parfois, il suffit qu’elle s’exprime, doucement, magnifiquement, sans jamais dévoiler tous ses secrets.
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales », abonnez-vous ici, ou cliquez ici pour en savoir plus.