Puis-je écouter, ou vais-je rater ce moment ?

Puis-je écouter, ou vais-je rater ce moment ?

Le passage à l'écoute…

Par Rafi Mercer

Il y a un moment qui précède chaque enregistrement.

Tu le ramènes chez toi. Tu le poses sur la table. Tu mets la bouilloire sur le feu. La pochette est là, qui t'attend.

Et puis, un sentiment étrange s'empare de moi. Ce n'est pas vraiment de l'excitation. C'est plutôt une sorte d'hésitation.

Car dès que l'aiguille touche le disque, le choix est fait. Pendant les quarante minutes qui suivent, c'est tout ce qui compte. Un album. Une pièce. Une soirée. Pas de recherche. Pas de défilement. Pas de saut de piste. Juste la face A. Puis la face B.

On se dit qu’on aime la musique. Pourtant, l’idée de consacrer toute notre attention à un seul disque peut nous mettre étonnamment mal à l’aise. Non pas parce qu’on n’a pas envie de l’écouter, mais parce qu’on prend soudain conscience de tout ce qu’on pourrait écouter à la place.

Chaque album est disponible immédiatement. À chaque humeur correspond une bande-son qui n’attend que d’être découverte. Le streaming nous a donné accès à la quasi-totalité des enregistrements jamais réalisés, et ce faisant, a rendu le choix étrangement facile. Quand toutes les portes sont ouvertes, franchir une seule d’entre elles peut sembler étrangement difficile.

Ce n’est pas une observation nouvelle. L’essor du bar à vinyles en tant que phénomène culturel est en partie une réponse à cela précisément : un espace qui décide à votre place. Le disque est choisi. La porte est fermée. Le monde extérieur reste à l’extérieur. Le temps d’une face, la question de savoir ce que vous pourriez écouter d’autre disparaît tout simplement.

Mais chez toi, seul avec ta collection et la soirée qui s'annonce, la question reste posée.

Est-ce que je peux écouter ? Ou est-ce que je vais rater ce moment ?

Ce qui est amusant, c’est que la plupart des grandes expériences d’écoute ne commencent pas par une certitude. Elles commencent par une décision. Une petite décision, presque insignifiante. On choisit un disque. On s’installe dans un fauteuil. On pose le téléphone face vers le bas sur la table, ou bien on l’emmène dans une autre pièce.

C'est tout.

Rien ne garantit que la magie opère. Il arrive que, certains soirs, la face A se termine sans que vous ayez pratiquement entendu une seule note — l’esprit perdu quelque part entre la réunion de demain et quelque chose que vous avez dit il y a trois semaines. Parfois, le disque n’est pas à la hauteur de vos attentes. Parfois, l’ambiance n’est pas au rendez-vous et aucune volonté ne saurait la faire naître.

Mais ce n'est pas un échec. Cela fait simplement partie de l'écoute.

La discipline de l'écoute lente ne consiste pas à atteindre un état parfait à chaque fois. Il s'agit plutôt de revenir, encore et encore, à cette pratique. De s'asseoir à nouveau. De faire ce choix une nouvelle fois. D'accepter la possibilité de l'attention, même lorsque celle-ci semble difficile à trouver.

Les morceaux qui nous marquent pour toujours nous parviennent rarement d’un seul coup. Une ligne de basse qu’on perçoit différemment six mois plus tard. Des paroles qui prennent soudain tout leur sens après un changement dans notre vie. Un morceau qui semblait banal jusqu’au jour précis où il a cessé de l’être. C’est ainsi que fonctionne la musique. Elle exige de la patience avant de révéler son sens.

Il y a une raison pour laquelle la tradition japonaise des « kissaten » perdure depuis plus de soixante-dix ans. Ce n’est pas grâce au matériel — même si celui-ci est souvent extraordinaire. Mais parce que le concept même de ces lieux crée un espace de liberté. On attend de vous que vous vous asseyiez. On attend de vous que vous restiez. Les « kissa » avaient compris, bien avant que l’« économie de l’attention » ne porte ce nom, que les conditions propices à l’écoute devaient être délibérément mises en place. Que la présence ne vient pas d’elle-même.

Un disque qui tourne sur une platine n’est en réalité qu’une invitation. Une invitation à rester. À s’attarder suffisamment longtemps sur quelque chose pour le comprendre. À résister à l’envie de passer à autre chose avant que la musique n’ait eu le temps de s’épanouir.

C'est une qualité qui se fait de plus en plus rare. Ne pas écouter. Rester.

Il peut arriver que vous passiez à côté de l'instant présent. Il peut arriver que vous passiez quarante minutes à être distrait, à boire votre boisson, à penser à tout autre chose. Ça arrive. Ça arrive à tout le monde.

Mais parfois, sans crier gare, il se passe aussi autre chose.

Un morceau s'impose. Le silence s'installe dans la pièce. Le temps relâche légèrement son emprise. Le disque cesse d'être une simple toile de fond et devient la soirée elle-même — tout ce moment, enfermé dans ces sillons, qui se déroule en temps réel, sans possibilité de le revivre.

Ces moments ne peuvent pas être provoqués. Ils arrivent quand ils arrivent. La seule chose que nous puissions faire, c’est de nous rendre disponibles pour les accueillir. Cela signifie être présent. Choisir un disque. S’asseoir. Et se poser, de temps en temps, cette question qui, en fin de compte, n’a pas de réponse toute faite.

Je peux écouter ?

Peut-être. Mais ce qui compte, ce n'est peut-être pas tant la réponse que le fait que tu aies choisi d'essayer.

Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales », abonnez-vous ou cliquez ici pour en savoir plus.

Retour aux contes

Ce n'est pas une playlist.

Le nombre de membres fondateurs est limité à 200 dans le monde entier. Le club d'écoute « Tracks & Tales » s'adresse à ceux qui comprennent que l'écoute n'est pas un simple bruit de fond, mais qu'il s'agit d'être pleinement présent.

INSCRIVEZ-VOUS DÈS MAINTENANT