Retrouver son chemin
À propos de Saint-Germain-des-Prés, de Serge Gainsbourg et de ces choses que l'on avait oubliées avoir laissées derrière soi
Par Rafi Mercer
Je n'avais pas prévu de passer la journée à penser à la France. Mais c'est ce que j'ai fait.
Je me suis réveillé tôt — à 4 h 20, sans raison particulière, sans réveil — et dans cette étrange pénombre qui précède le lever du jour, je me suis retrouvé dans un endroit où je ne m’étais pas rendu consciemment. Pas vraiment un lieu, en fait. Plutôt une sensation. De longues routes traversant des villages tranquilles. Un café matinal près d’une place de marché. Le cliquetis des couverts avant le début du service du déjeuner. Des champs défilant lentement derrière les vitres de la voiture. Des radios murmurant dans les cuisines.

La France m'est revenue d'un seul coup à l'esprit, et je ne m'étais pas rendu compte jusqu'à ce moment-là à quel point j'en portais en moi sans le savoir.
C’est ça, le propre des lieux et des souvenirs qui comptent le plus. Ils n’annoncent pas leur absence. Ils ne vous envoient aucun signal lorsque vous cessez de les rechercher. Ils attendent simplement — patients, sans hâte, fidèles à eux-mêmes — jusqu’au matin où vous vous retrouvez debout dans la pénombre à 4 h 20, et où quelque chose bascule sans crier gare, et les voilà de nouveau là.
J'ai mis « N° 4 » de Serge Gainsbourg. 1962. Et la France m'est revenue en mémoire.
Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à la différence entre découvrir quelque chose et y revenir. On parle sans cesse de découverte : de nouveaux disques, de nouvelles villes, de nouveaux endroits où il fait bon s'attarder. Il existe toute une culture articulée autour de la première fois. La trouvaille. La recommandation. L'arrivée.
Mais le retour est plus discret. Moins photogénique. Plus difficile à expliquer à ceux qui n’étaient pas là la première fois.
Le retour, c'est se réveiller à 4 h 20, mettre un disque de 1962 et sentir quelque chose se débloquer dans sa poitrine, quelque chose dont on ignorait qu'il était fermé.
Le n° 4 n’est pas un disque que j’ai découvert récemment. Il fait partie intégrante de ma façon d’appréhender la musique depuis longtemps — suffisamment longtemps pour que je ne remarque même plus sa présence. Gainsbourg avant que le mythe ne se cristallise. Avant les scandales, les provocations et cette image internationale que l’histoire a immortalisée. Voici la version antérieure : un peintre devenu pianiste puis auteur-compositeur, s’imprégnant du monde de la rive gauche qui l’entourait depuis les marges. Les repaires de jazz de Saint-Germain-des-Prés. Les cafés où Sartre et de Beauvoir tenaient salon. Les caves où Miles Davis jouait et où Boris Vian buvait, et où une génération qui avait survécu à l’Occupation construisait, à partir des ruines, quelque chose d’intime, de serein et d’absolument indispensable.
Gainsbourg restait en marge de tout cela et écoutait. Et « No. 4 » est le résultat de cette écoute attentive.
Cet album ne vous submerge pas. Il laisse de l’espace entre les phrases musicales. Les cuivres font leur apparition en douceur, puis s’estompent à nouveau. Les rythmes se balancent plutôt qu’ils ne poussent en avant. On a l’impression que tout cela est évoqué de mémoire plutôt qu’interprété — ce qui, je pense, correspond exactement à ce qu’il en était. Un jeune homme dans une ville en pleine mutation, essayant de s’accrocher à la texture d’une époque avant qu’elle ne se transforme en autre chose.
Ce matin, je comprends très bien cet instinct.
Ce que j’ai compris, assis ici avec ce disque et cette lumière particulière de l’aube, c’est que le chemin qui ramène vers ce qui compte n’est jamais évident. Personne ne vous dit quand vous vous êtes éloigné. Il n’y a pas de moment précis où l’on part, pas de décision consciente de s’éloigner du disque, de la ville ou de cette version de soi-même qui comprenait instinctivement pourquoi ces choses comptaient.
C'est comme ça. La vie s'accélère. D'autres choses prennent le relais. Le disque reste sur l'étagère.
Et puis, un matin, sans raison particulière, tu l'as remis.
Voilà ce que représente Saint-Germain-des-Prés pour moi : non pas une destination, mais un rappel. Un quartier qui, depuis près d’un siècle, conserve discrètement une attention particulière, attendant que vous y reveniez. Les caves de jazz ont pour la plupart disparu. Le Tabou. Le Club Saint-Germain. Ces caves où la génération d’après-guerre a bâti une culture autour de l’idée radicale qu’une pièce pouvait s’articuler autour du son. Mais l’instinct a survécu. On peut encore le ressentir dans les rues si l’on s’y promène assez lentement. Les tables de café. La lumière tamisée. Cette discipline particulière des gens qui s’attardent un peu plus longtemps qu’ils ne l’avaient prévu.
L'écoute attentive est l'une des formes les plus anciennes de l'écoute.
J’avais oublié cela. Ou plutôt, je ne l’avais pas oublié, mais j’avais laissé le rythme effréné de tout le reste prendre le dessus. Construire quelque chose. Surveiller les chiffres. Prendre des décisions. Le travail nécessaire pour donner vie à « Tracks & Tales » a été l’activité la plus captivante à laquelle je me sois jamais consacrée, et je n’en regrette pas un seul jour. Mais quelque part, dans cette course effrénée, j’avais discrètement laissé de côté précisément ce que tout ce projet était censé protéger.
Le silence. L'attention. La volonté de laisser un disque se révéler à son rythme.
Le n° 4 m'a fait revivre tout ça ce matin. Saint-Germain-des-Prés m'a fait revivre tout ça. Il était quatre heures du matin, et la France m'est revenue d'un seul coup, et quelque chose s'est débloqué en moi, sans que je sache que cela avait été bloqué.
S’il y a une carte à tout cela — et je pense qu’il y en a une, même si ce n’est pas le genre de carte que l’on peut suivre en ligne droite —, elle traverse les salles et les disques qui vous interpellent. Le kissa de jazz à Tokyo qui impose le silence jusqu’à six heures du soir. Le bar à vin de Lisbonne où les disques sont choisis avec un sérieux qui n’a rien à voir avec la frime. La salle de Kyoto ouverte tard le soir, où l’ambiance tient moins de la vie nocturne que de la pratique. Ces lieux ne vous offrent pas cette sensation sur un plateau. Ils en créent les conditions. C’est à vous d’y parvenir à votre rythme.
C'est ça, ce que personne ne te dit à propos du chemin du retour. Il ne s'annonce pas. Il s'ouvre discrètement, en filigrane, à 4 h 20 du matin, quand tu mets un disque que tu avais oublié aimer.
Je ne pense pas que le chemin qui ramène à ces choses soit jamais tout tracé. On ne décide pas d’y retourner. On crée les conditions propices — les réveils matinaux, les disques qu’on n’a pas écoutés depuis longtemps, les villes qu’on aimait et auxquelles on n’a pas pensé depuis plus longtemps qu’on ne voudrait l’admettre — puis on attend. Et un matin, sans cérémonie, on se retrouve de nouveau là.
Les choses qui méritent qu'on y revienne ont toujours la patience de t'attendre.
Gainsbourg le savait. On l'entend dans le silence qu'il laisse après chaque phrase. Il faisait confiance à l'auditeur pour qu'il y parvienne à son rythme.
J'essaie moi aussi de tirer la même leçon.
Foire aux questions
De quoi parle cet essai ?
Il s’agit davantage d’un retour que d’une découverte : l’expérience discrète de retrouver le chemin vers un disque, un lieu ou un état d’esprit dont on ignorait avoir perdu la trace.Le « N° 4 » de Serge Gainsbourg et les rues de Saint-Germain-des-Prés constituent le chemin. Le sentiment est la destination.
Qu'est-ce que le « n° 4 » de Serge Gainsbourg ?
Sorti en 1962,« No. 4 » est le quatrième album studio de Gainsbourg, ancré dans le jazz, la chanson littéraire et la culture intimiste de la rive gauche du Paris d’après-guerre. Il le montre avant que son personnage de provocateur ne s’affirme pleinement : sobre, évocateur et profondément français dans son rythme émotionnel.
Qu'est-ce que Saint-Germain-des-Prés ?
Un quartier de la rive gauche de Paris, construit autour de l'une des plus anciennes abbayes de la ville et qui s'est imposé culturellement après la guerre comme le centre de la vie intellectuelle et artistique française. Ses « caves de jazz » — Le Tabou, le Club Saint-Germain, le Caveau de la Huchette — ont été parmi les premières salles en Europe à être conçues autour de l'écoute. Pour en savoir plus, consultez leguide des bars de jazz à Paris.
Quel est le lien entre les « listening bars » et ce type de retour ?
Les meilleures salles d’écoute — que ce soit àTokyo, Kyoto, Lisbonne ou dans un café de la Rive Gauche à Paris — ne vous offrent pas une expérience toute faite. Elles créent les conditions propices : le silence, l’attention, la possibilité de se laisser aller petit à petit. C’est exactement ce que fait un album comme « No. 4 ». Tous deux s’inscrivent dans une démarche de retour.
Par où commencer si je veux trouver des chambres comme celles-ci ?
Les guides urbains «Tracks & Tales » sont la meilleure source d’information. Vous pouvez aussi commencer par lire l’essai « Kissa » — l’histoire qui explique pourquoi ces espaces existent. La carte s’y trouve. À vous de trouver le chemin du retour.
Chaque mois, le « Listening Club » se réunit aux quatre coins du monde. Rejoignez-nous ici.
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