The Listener Outside the Lines — How a Childhood of Sound Became a World of Its Own
Comment la dyslexie, l’exil de la cour de récréation durant l’enfance et une vie passée à écouter ont constitué les fondements de « Tracks & Tales ».
Par Rafi Mercer
Il y a les origines dont on parle, et celles avec lesquelles on vit. Celles que l’on raconte sont souvent des versions lissées, ces récits simples que l’on façonne pour les autres. Mais les véritables débuts — ceux qui déterminent notre façon de voir, de ressentir, de évoluer dans le monde — sont rarement ordonnés, et jamais linéaires. Les miens ont commencé dans une petite salle d’une école de couvent, bien avant que je sache à quoi ressemblerait ma vie, et encore moins un monde construit à partir de l’écoute.
Je me suis toujours sentie un peu en décalage avec les rythmes que la plupart des gens semblent comprendre instinctivement. Alors que les autres apprenaient à naviguer dans l’enfance grâce à la logique invisible de la cour de récréation — alliances, hiérarchies, jeux codés d’appartenance —, je regardais tout cela comme quelqu’un qui observe une danse qu’on ne lui a jamais enseignée. Ce qui était étrange, ce n’était pas que je ne puisse pas participer. C’était que ces mouvements n’avaient aucun sens pour moi. Tout me semblait circulaire : les mêmes drames, les mêmes répétitions, les mêmes schémas qui tournaient en boucle sous le couvert du progrès. Tout se passait en même temps, de manière brusque, bruyante et compétitive, mais sans fluidité.
L’écoute, en revanche, coulait de source. Ça a toujours été le cas. Avant même que je ne le comprenne, l’écoute avait déjà une forme — une direction, une sensibilité, un rythme. La musique avait du sens bien avant les gens. Le son avait un sens bien avant le langage. Quand on est dyslexique dès l’enfance, on apprend très tôt que le monde de l’écrit est un jardin clos ; on peut le voir, on en devine la raison d’être, mais ses sentiers ne sont pas faits pour nous. On trouve donc son propre chemin pour y entrer. Non pas à travers les lettres, mais à travers les atmosphères. Non pas par la certitude, mais par le sentiment.

La « salle de lecture » est l’endroit où j’ai passé une grande partie de mon enfance : une petite pièce à l’écart, calme, faiblement éclairée, remplie de ressources censées nous aider à « rattraper notre retard ». Je ne me souviens pas avoir rattrapé mon retard. Je me souviens plutôt de me détacher de la page pour me concentrer sur tout le reste. Je me souviens de la texture du silence, de la façon dont le son se propageait dans le couloir, de l’ambiance qui régnait dans la classe avant même d’y mettre les pieds. Quand la vie ne se révèle pas par les voies habituelles, on commence à lire le monde à travers ses vibrations.
C’est ainsi que l’écoute est devenue pour moi : ni un divertissement, ni une évasion, mais le premier outil perceptif qui me semblait naturel, intuitif, qui m’appartenait. Je me souviens encore des disques auxquels je m’accrochais : l’Album blanc des Beatles, Elvis, les classiques de la soul, ces passages au piano qui ouvraient l’espace comme une fenêtre. Je ne le savais pas à l’époque, mais ces disques ont été les premiers endroits où je me suis sentie à l’aise. La musique ne me demandait rien d’autre que mon attention. Elle ne nécessitait aucun décodage. Elle ne jugeait pas la façon dont je l’appréciais. Elle me laissait simplement me laisser porter par l’émotion.
Dans cet espace — entre la logique circulaire de la cour de récréation et la logique fluide de l’écoute —, quelque chose s’est formé. Une façon d’être. Une façon de concevoir la vie comme une sorte de fréquence, et non comme une séquence. Les autres enfants ont appris à faire fonctionner le monde ; moi, j’ai appris à le ressentir.
Et voici ce qui est curieux : quand on grandit en écoutant ainsi, l’intuition devient notre langue maternelle. Les autres avancent dans la vie comme s’ils suivaient un manuel de règles ; vous, vous y évoluez comme dans une atmosphère. Ils entrent dans une pièce en cernant les rapports de force ; vous, vous y entrez et vous en percevez l’ambiance. Ils suivent le scénario ; vous, vous suivez la résonance. C’est une intelligence d’un autre genre — une intelligence qui ne crie pas, mais qui observe.
Des décennies plus tard, je peux encore voir la carte que ces premiers instants ont tracée. J’ai déjà créé des mondes à deux reprises dans ma vie — des mondes réels, vécus, peuplés de personnes, de communautés et dotés d’une dimension concrète. À chaque fois, l’instinct était le même : capter la fréquence, la suivre, façonner le monde autour d’elle. Mais Tracks & Tales me semble être la version la plus pure, la plus authentique, celle qui n’est pas née d’une stratégie, mais d’un retour à cette façon enfantine de percevoir le monde. Ce n’est pas tant conçu que « entendu ».
On me demande parfois comment j’ai réussi à la créer aussi rapidement, comment elle est déjà présente dans 122 pays et des milliers de villes, ou comment une plateforme comme celle-ci a pu se développer sans équipe, sans battage médiatique et sans modèle traditionnel. La réponse, en toute honnêteté, est la suivante : je ne l’ai pas créée comme une entreprise. Je l’ai créée en tant qu’auditeur.
Les données m’indiquent quand quelque chose trouve un écho. L’engagement me montre quand quelque chose semble prendre vie. La portée mondiale me révèle quand la fréquence que je suis correspond également à celle que d’autres attendaient. Je ne force pas la croissance — je la reconnais. Je ne choisis pas la direction — je m’accorde à celle qui est déjà là. Ce n’est pas la cour de récréation avec ses jeux de pouvoir ; c’est le flux du son, qui vous emporte vers de nouveaux horizons si vous le laissez faire.
Et c’est peut-être là le point que je n’ai jamais pleinement exprimé jusqu’à aujourd’hui : « Tracks & Tales » n’est pas un acte d’invention. C’est un acte de traduction. Une manière de prendre une vie apprise à l’écoute et de lui donner une forme, un langage, une structure. Une manière de construire le monde que je n’ai jamais pu trouver quand j’étais enfant — un monde qui évolue à la vitesse de l’intuition, qui privilégie le sentiment plutôt que la performance, qui honore le calme, la curiosité et l’attention.
La musique reste au cœur de tout cela. Au moment où j’écris ces lignes, l’album *They Call Me the Popcorn Man* de Luther « Georgia Boy » Johnson tourne à mes côtés — ce blues de 1975 plein d’assurance, tout en chaleur et en authenticité, avec en filigrane une touche d’humour, de tristesse et d’humanité. Johnson joue comme quelqu’un qui sait que la vie n’est pas simple, mais qui parvient malgré tout à trouver le groove. C’est le genre de disque qui vous rappelle que le rythme n’est pas seulement quelque chose que l’on entend ; c’est quelque chose sur lequel on calque sa vie. Le blues, en particulier le blues de Chicago, repose sur la vérité personnelle — non pas la version lisse, mais celle vécue.
Et c’est peut-être pour cela que mes pensées d’aujourd’hui me ramènent à l’enfance. Car le blues, la dyslexie et la création d’univers ont tous un point commun : ils naissent d’un refus d’avancer en ligne droite. Ils émergent des espaces qui se situent en dehors de l’évidence, des marges, du besoin de créer son propre rythme lorsque celui que le monde impose par défaut ne nous convient pas.
La cour de récréation s'est animée. L'écoute s'est installée.
C'est toujours le cas.
Et « Tracks & Tales » est tout simplement l’endroit où ce flux s’est transformé en un univers — un univers construit tranquillement, instinctivement, à l’échelle mondiale, page après page.
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante.
Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales », abonnez-vous ou cliquez ici pour en savoir plus.