Miles Davis, *Kind of Blue* : retour à un grand classique
Une note qui ne s'efface jamais
Par Rafi Mercer
Il y a des albums qui marquent un tournant. On les découvre, on les laisse de côté, on y revient, et à chaque fois, ils sont les mêmes, mais aussi, d’une certaine manière, différents.
«Kind of Blue » de Miles Davis est cet album-là.
Je l'ai entendue d'innombrables fois. Au casque, dans les magasins, dans les bars, chez moi, sur des installations allant du plus modeste au plus raffiné. Et pourtant, quand je prends le temps de vraiment l'écouter, elle me transporte encore à chaque fois.
Elle conserve encore ce pouvoir étrange d’être à la fois fragile et infinie.
Cet album n’est pas précipité, mais il n’est pas non plus nonchalant. Il suit le rythme de la pensée, laissant une idée s’épanouir avant que la suivante ne commence. Les cuivres flottent dans l’air comme de la fumée, les phrases pianistiques de Bill Evans s’épanouissent et s’estompent comme la lumière sur l’eau, et la section rythmique reste stable, comme pour nous rappeler de ne pas nous précipiter. En écoutant attentivement, on n’entend pas seulement un groupe jouer, mais une conversation qui se déroule, une confiance partagée dans le fait que chaque note a l’espace nécessaire pour respirer.
Sur une bonne installation — les valves préchauffées, les enceintes disposées avec soin —, le disque cesse d’être simplement du son pour devenir une véritable atmosphère. Les cymbales scintillent comme si elles vivaient dans la pièce, la basse résonne telle une architecture, et la trompette de Davis transperce l’air avec une clarté qui rappelle celle du verre. Cela nous rappelle que la musique ne se résume pas seulement à la mélodie ou à l’harmonie, mais qu’elle est aussi une question d’espace, d’air et de silence.
Je me surprends à associer *Kind of Blue* à New York à minuit, une ville qui ralentit mais ne s'endort jamais.
Elle n'appartient à aucune époque et pourtant, elle semble éternelle.
Lorsqu’on l’écoute dans un bar dédié à la musique, elle accomplit quelque chose d’exceptionnel : elle plonge toute la salle dans le silence, et des inconnus se retrouvent à retenir leur souffle à l’unisson.
Pour moi, la beauté réside dans le retour aux sources. On recherche sans cesse de nouveaux sons, et c'est tout à fait légitime, mais parfois, le geste le plus radical consiste à s'arrêter pour réécouter ce que l'on croyait déjà connaître. *Kind of Blue* se révèle sous un jour différent à chaque écoute, et plus on lui accorde de patience, plus il nous en offre en retour.
Si vous souhaitez découvrir comment cet album s'inscrit parmi les autres références du « deep listening », vous pouvez consulter le guide de Tracks & Tales consacré aux « 50 meilleurs albums pour le deep listening ».
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales »,abonnez-vous ici ou cliquez ici pour en savoir plus.