Ceux qui n'écoutent pas

Ceux qui n'écoutent pas

Par Rafi Mercer

Je vous écris depuis l'aéroport d'Amsterdam.

Ni dans un bar d'écoute. Ni dans un magasin de disques. Ni dans une pièce remplie de tubes lumineux et d'enceintes soigneusement disposées.

Ce n'est qu'un aéroport.

Des gens qui vont et viennent dans tous les sens. Des annonces diffusées par haut-parleurs. Des roulettes qui roulent sur les sols cirés. Des tasses de café. Des vols retardés. Des conversations entendues d’une oreille et vite oubliées.

Et pourtant, c'est justement à l'écoute que j'ai pensé.

Cette semaine, j'ai visité l'une des plus grandes marques mondiales d'audio. Le genre d'endroit où le son est pris très au sérieux. Le genre d'endroit fondé sur l'idée que la musique compte. Je m'y suis rendu en m'attendant à réfléchir aux enceintes, à l'ingénierie, au savoir-faire et à la quête d'un son toujours meilleur.

Au lieu de cela, je suis parti en pensant à tout autre chose.

Écouter et entendre ne sont pas la même chose.

Cette distinction semble évidente une fois qu'on l'a remarquée, mais je ne suis pas sûr qu'on en parle suffisamment.

Une personne peut entendre chaque mot que vous dites sans jamais vous écouter.

On peut être assis devant une chaîne hi-fi à 100 000 livres sans jamais vraiment entendre la musique.

On peut passer toute sa vie entouré de sons tout en restant totalement insensible à ce qu’ils essaient de nous dire.

En écoutant, je me suis rendu compte que l'écoute n'était pas une question d'oreilles.

C'est une question de volonté.

La volonté de laisser entrer quelque chose qui vient de l'extérieur.

La volonté de changer.

La volonté d'admettre que l'on ne connaît peut-être pas encore la réponse.

Quand les gens ne veulent pas entendre, ils n'écoutent pas.

Plus je vieillis, plus je me rends compte à quel point il est devenu rare d'écouter véritablement quelqu'un.

Nous vivons dans un monde axé sur la diffusion. Chacun dispose d'une tribune. Chacun a son opinion. Chacun a un fil d'actualité à alimenter, une position à défendre, une image de soi à projeter au monde.

Il n'y a guère d'intérêt à rester tranquillement assis et à laisser quelque chose d'autre occuper le devant de la scène.

Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe quand on met un disque.

Ou du moins, ce qui peut arriver.

Le rituel en lui-même est assez simple. Posez le disque sur la platine. Abaissez l'aiguille. Asseyez-vous.

Mais en réalité, il se passe quelque chose de bien plus important.

Pendant une quarantaine de minutes, nous décidons de ne plus parler.

Nous acceptons de ne plus prendre de décisions.

Nous acceptons de ne plus diriger l'expérience.

Au contraire, nous recevons.

C'est peut-être pour cela que les bars d'écoute me fascinent autant.

On pense souvent qu'il s'agit d'une question de matériel. De disques rares. De perfection technique.

Tout ça a de l'importance, bien sûr.

Mais ce n'est pas là l'essentiel.

Le fait est qu’une salle remplie d’inconnus a décidé, d’un commun accord, de prêter attention.

Pendant une heure ou deux, ils préfèrent la curiosité à la certitude.

Ils privilégient la présence à la performance.

Ils choisissent d'écouter.

Ce qui est surprenant, c'est que j'ai également découvert le contraire.

Je me suis retrouvé dans des salles où régnait une acoustique extraordinaire, mais où personne ne semblait intéressé par quoi que ce soit de nouveau.

Des salles où les opinions arrivaient avant la musique.

Des pièces où la certitude occupait chaque recoin.

Ces systèmes étaient magnifiques.

L'écoute faisait défaut.

Cette réflexion m'est restée à l'esprit alors que je suis assis ici à regarder les voyageurs défiler à Schiphol.

Peut-être parce que cela n'a pratiquement rien à voir avec l'audio.

On le constate lors des réunions d'affaires où personne ne change d'avis.

On le constate dans les relations d'amitié, où chacun attend patiemment son tour pour prendre la parole.

On le constate dans les familles.

On le voit tous les jours sur Internet.

Le monde est devenu incroyablement doué pour écouter.

Il n'est pas toujours très doué pour écouter.

Et c'est peut-être cela, au fond, ce qu'a toujours représenté « Tracks & Tales ».

Pas des disques.

Pas des lieux.

Ce n'est pas de la hi-fi.

Même pas la musique.

Ce ne sont que des pistes.

L'objectif a toujours été d'attirer l'attention.

La conviction que certaines choses méritent qu'on leur consacre plus de temps que ce que nous leur accordons actuellement.

La conviction que ralentir ne signifie pas prendre du retard.

La conviction que l'écoute reste l'un des gestes les plus généreux qu'une personne puisse faire.

En regardant autour de moi dans cet aéroport, je me surprends à m'interroger sur les milliers de personnes qui y transitent aujourd'hui.

Quelles histoires racontent-ils ?

Quelle musique les a marqués ?

Que cherchent-ils à dire à leurs proches ?

Et peut-être la question la plus importante :

Qui, dans la vie, écoute vraiment ?

Car quand quelqu'un écoute vraiment, il se passe quelque chose d'extraordinaire.

La pièce change.

La conversation prend une autre tournure.

La musique change.

Et parfois, si on a de la chance, on change nous aussi.


Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante.

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