Une ruche douillette pour le son : Honeycomb Hi-Fi à Park Slope
Par Rafi Mercer
Nouvelle annonce
Nom du lieu : Honeycomb Hi-Fi Lounge
Adresse : 74 5th Avenue, Brooklyn, NY 11217, États-Unis
Site web : honeycombk.com
Téléphone : Numéro non publié
Certaines salles vous font comprendre dès que vous y entrez qu’elles sont à votre écoute. Honeycomb Hi-Fi fait partie de ces rares endroits. Park Slope est un quartier qui bouillonne d’activité : poussettes le jour, files d’attente pour le brunch en fin de matinée, conversations qui débordent des murs des cafés… Mais ici, franchir le seuil, c’est comme plonger sous le bruit de fond de la ville.
La porte s’ouvre sur un petit coin de lumière chaleureux. L’air semble plus dense, non pas de manière oppressante, mais comme dans une bonne bibliothèque : feutrée, réfléchie, un espace doté de sa propre force d’attraction. L’intérieur du Honeycomb est un mariage parfait entre savoir-faire et sobriété : des panneaux acoustiques en bois tapissent les murs, une douce lumière ambrée semble provenir de partout et de nulle part, et les sièges sont disposés non pas pour accueillir un maximum de monde, mais pour préserver la vue sur la cabine du DJ et les deux tours de leur installation de son.
Le système audio est à la fois une pièce maîtresse et un fantôme. On voit les socles en bois massif, les commandes de la platine en métal brossé, les câbles aussi épais qu’un pouce… mais la magie réside dans la discrétion avec laquelle il fonctionne dès que l’aiguille se pose sur le disque. Les fondateurs de Honeycomb ne se sont pas contentés d’acheter du matériel ; ils ont conçu tout un environnement autour de celui-ci. Les panneaux ne sont pas décoratifs ; ils ont été mesurés, découpés et placés de manière à amener la pièce à se comporter comme il se doit. Même dans un coin, l’image stéréo semble équilibrée, les basses sont tendues sans être trop puissantes, et chaque aigu glisse sans stridence. C’est le genre de discipline sonore que l’on remarque lorsqu’on se rend compte qu’on ne l’avait pas remarquée : le corps se détend tout simplement au contact du son.
Le bar longe l’un des côtés, mais il ne domine pas l’espace. Ce n’est pas un lieu axé sur les boissons avec une bande-son ; c’est un lieu où l’écoute prime, les boissons jouant un rôle secondaire. Cela dit, ces boissons méritent qu’on s’y attarde. La carte des cocktails du Honeycomb est élaborée avec le même soin que certains établissements consacrent à la programmation de leurs DJ : chaque cocktail a son histoire et est conçu pour accompagner des sons bien précis. Les highballs, bien sûr, sont des incontournables : pétillants et vifs, ils viennent contraster avec l’éclat d’un morceau de city pop des années 80. Les boissons plus sombres, remuées, arrivent comme des ballades : plus lentes, plus riches, plus introspectives. Le personnel connaît bien ces associations ; si vous avez de la chance, il vous suggérera quelque chose qui s’accordera avec ce qui se trouve dans votre assiette.
Et les sélections musicales elles-mêmes ? C’est là qu’interviennent les « Alfa Nights ». Lors de ces soirées, la salle se consacre au glamour langoureux de la city pop japonaise et à la sophistication raffinée du jazz d’après-guerre, issu des labels japonais les plus audacieux. La sélection est experte, mais pas élitiste. Quel plaisir d’entendre un grand classique de Tatsuro Yamashita s’imposer à la perfection après un titre méconnu de Makoto Matsushita, de suivre les changements de texture au fil de la soirée, passant de synthés aériens à des cymbales jouées à la brosse. Les Alfa Nights ne se veulent pas des cours d’histoire ; ce sont des parcours émotionnels, qui retracent des ambiances plus que des dates.
Je suis arrivé un vendredi alors que le DJ était en plein milieu de son set « golden hour » : un tempo juste assez soutenu pour faire hocher la tête, les médiums illuminant la salle. Les clients étaient dispersés autour de tables basses, des couples penchés sur leurs cocktails, de petits groupes planifiant tranquillement le reste de leur week-end. Personne ne haussait la voix pour couvrir la musique. En fait, celle-ci semblait structurer les conversations : des éclats de parole pendant les pauses, une écoute attentive pendant les couplets, des rires qui s’inséraient naturellement dans le rythme. C’est à cela qu’on reconnaît une bonne acoustique : la parole ne se heurte pas au son, elle s’y entremêle.
Au milieu de la nuit, je me suis dirigé vers le coin des cabines pour observer le DJ à l’œuvre. Pas de grands gestes, pas de manipulations incessantes des boutons : juste une main calme et discrète sur le crossfader, un signe occasionnel pour préparer le morceau suivant. Les pochettes de disques étaient adossées au mur du fond, telles des invités polis. On pouvait lire la confiance du public dans le rythme imposé par le DJ : personne ne jetait un coup d’œil vers les platines en se demandant ce qui allait suivre, tout le monde attendait simplement que ça vienne. Et quand ça venait — une transition d’un morceau de jazz-funk mélodieux vers un extrait chatoyant de city pop —, ce changement donnait l’impression qu’une fenêtre s’ouvrait.
L’éclairage s’intensifie à mesure que la soirée avance. Au début, la lumière est suffisamment douce pour lire les notes de pochette d’un disque ; plus tard, elle relève davantage de la suggestion que de l’éclairage, les ombres effleurant les visages, le verre captant de temps à autre un reflet. La salle semble plus fermée, plus intime, sans jamais devenir oppressante. C’est un tour de force que peu de petites salles parviennent à réaliser : préserver le confort tout en amenant le public à se concentrer sur un même point.
Au-delà du son, là où Honeycomb excelle, c’est dans le rythme. Ici, les soirées ne se résument pas à un pic d’intensité suivi d’un effondrement inévitable. Elles s’articulent comme une succession de collines douces, qui montent puis redescendent, laissant aux gens le temps de respirer sans perdre le fil. On part quand on est prêt, et non parce que la salle nous a chassés à coups de pics de volume annonçant la fin de la soirée.
J’ai interrogé l’un des membres du personnel au sujet de ce nom, et sa réponse m’a paru tout à fait logique. Un nid d’abeilles est une structure conçue pour le stockage et la connexion, composée d’hexagones reliés entre eux et renforcés, un espace destiné à accueillir et à protéger quelque chose de précieux. Ici, ce « quelque chose », c’est la musique — et, par extension, les personnes qui viennent l’écouter. La ruche, c’est la salle ; les abeilles, ce sont les auditeurs ; le nectar, c’est le son.
Lors d’une nouvelle visite, un soir de semaine plus calme, l’expérience a changé, mais n’en a pas été moins agréable. Moins de monde signifiait des échanges plus directs avec le personnel, et des moments plus longs où un seul morceau suffisait à faire vibrer toute la salle. Le barman jouait les entremetteurs entre les boissons et les disques : une concoction à base de plantes, légèrement amère, pour un disque de fusion mélancolique de la fin des années 70, quelque chose de plus léger et floral pour un morceau de swing entraînant. Même sans le thème « Alfa Night », la sélection restait cohérente, chaque disque faisant écho au suivant.
Dans le cadre de « Tracks & Tales », Honeycomb Hi-Fi constituerait un sujet d’étude fascinant. Cet endroit n’est pas conçu pour faire sensation, mais pour durer. La force de cet espace réside dans le fait qu’il fait de l’écoute un geste habituel, et non un événement exceptionnel. Les gens ne viennent pas ici une seule fois par curiosité : ils reviennent parce que c’est l’un des rares endroits où ils peuvent réellement s’entendre eux-mêmes et écouter la musique dans un même espace. Cette constance est une forme d’excellence à part entière.
Lorsque vous remettez le pied dans Park Slope, le contraste est saisissant. La rue est à nouveau bruyante : la circulation, les voix, les basses qui s’échappent parfois d’une voiture qui passe. Mais vos oreilles, désormais recalibrées, perçoivent des détails que vous ignoreriez normalement : le rythme des pas, le sifflement des pneus sur l’asphalte mouillé, un brin de mélodie s’échappant du haut-parleur d’un cycliste qui passe. Honeycomb vous renvoie dans le monde extérieur avec une nouvelle sensibilité, et c’est peut-être là son plus beau cadeau.
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales »,abonnez-vousoucliquez ici pour en savoir plus.