Jazzhus Montmartre — Le temple du jazz à Copenhague
Par Rafi Mercer
Nouvelle annonce
Nom de la salle : Jazzhus Montmartre
Adresse : Store Regnegade 19A, 1110 Copenhague, Danemark.
Site web : jazzhusmontmartre.dk
Instagram : @montmartrecph
Il existe des salles qui vous font écouter différemment. On le ressent avant même d’entendre la moindre note : le silence chargé d’attente, le parquet en bois, le parfum discret du laiton et du temps. À Copenhague, cette salle, c’est le Jazzhus Montmartre — le cœur battant du jazz scandinave depuis 1959, et toujours l’une des scènes les plus intimes au monde pour l’art du son.
Niché entre des façades aux teintes pastel et des librairies d’occasion près de Kongens Nytorv, le Montmartre porte le nom de son homonyme parisien, mais son âme vient du Nord. À l’intérieur, la lumière est chaude comme du miel, filtrée par des décennies de fumée et d’applaudissements. La salle peut accueillir une centaine de personnes tout au plus. Les tables sont si proches les unes des autres que le pavillon d’une trompette pourrait effleurer votre verre. Le son ne semble pas venir vers vous, mais vous entourer — comme si l’air lui-même avait une mémoire.

Montmartre a été fondé par un groupe de musiciens danois qui cherchaient un refuge pour l’improvisation, à mi-chemin entre le café bohème et l’espace sacré. Dans les années 1960, il est devenu le port d’accueil européen des exilés du jazz américain — Dexter Gordon, Ben Webster, Kenny Drew, Stan Getz —, des hommes qui avaient traversé l’Atlantique à la recherche d’une vie plus tranquille et qui en avaient trouvé une pleine de swing. Leurs fantômes hantent encore les lieux. On le ressent dans le bois, on l’entend dans la réverbération, on le sent dans les vieux rideaux de scène qui semblent retenir chaque note jamais jouée.
La version actuelle, réouverte en 2010, préserve soigneusement cet esprit. Le système audio est une conception danoise sur mesure : des moniteurs Dynaudio Acoustics de la série BM, des amplificateurs NAD et un chemin de signal analogique qui préserve la chaleur du son. Ici, les ingénieurs privilégient la marge dynamique au volume — le genre de mixage où le scintillement d’une cymbale se propage clairement jusqu’au mur du fond et où un solo de basse résonne comme un souffle sur du chêne. La scène est placée bas et au centre, le public étant disposé en pente juste ce qu’il faut pour avoir l’impression de faire partie de la géométrie du groupe.
Chaque soir, Montmartre change d’ambiance avec aisance. En début de soirée, on peut y découvrir un trio de piano danois explorant le minimalisme à la manière d’ECM ; plus tard, un saxophoniste venu de New York emplit la salle d’une flamme bleutée comme la fumée. Les week-ends appartiennent à la jeune génération : nu-jazz nordique, sessions vinyles et résidences d’écoute profonde qui brouillent la frontière entre club et sanctuaire. Entre deux sets, une platine tourne : Don Cherry, Nina Simone, peut-être un peu de Pharoah. Vous sirotez votre verre et vous vous rendez compte que le silence ici fait partie de la musique.
Le bar reflète ce même équilibre. L’aquavit et le whisky de seigle côtoient des vins naturels du Jutland et un gin danois produit en petites quantités. La carte se lit comme une partition de jazz : des lignes simples, laissant place à l’interprétation. Smørrebrød, hareng fumé, salades de betteraves, desserts au chocolat noir. On commande, on écoute, on marque une pause. Le service s’effectue comme un accompagnement : subtil, attentionné, en rythme.
Les hivers de Copenhague rendent Montmartre encore plus envoûtant. Dehors, les rues gèlent ; la lumière s’estompe dès quatre heures. À l’intérieur, la lueur des bougies brouille les contours, les basses résonnent à travers votre manteau, et le monde se réduit à la taille de la scène. On peut imaginer Ben Webster lui-même assis dans un coin, approuvant d’un signe de tête. Le club n’a ni cordons de velours, ni prétention — seulement une présence. Les gens viennent pour écouter, pas pour se faire remarquer. Étudiants, collectionneurs, touristes, personnes âgées… tous partagent les tables, l’espace et le silence.
Le design joue lui aussi un rôle discret. La pièce a été réaménagée par le studio Anders Løfgren, qui a su préserver les proportions de l’intérieur des années 1950 tout en l’adaptant aux goûts d’aujourd’hui. Les lambris en pin diffusent les médiums ; les plafonds recouverts de tissu atténuent les réflexions. Même les bougeoirs ont été choisis pour éviter les reflets sur le laiton. On le sent tout de suite : il ne s’agit pas de nostalgie, mais de respect du patrimoine.
À mesure que la nuit s'étire, la musique prend de l'intensité. Un pianiste se lance dans un solo, une trompette lui répond, le batteur enchaîne une série de coups de balais qui pourrait durer éternellement. Le son est si chaleureux qu'il donne envie de fermer les yeux. Lorsque la dernière note s'éteint, les applaudissements résonnent comme une prière. Quelqu'un au bar sourit, quelqu'un d'autre pousse un soupir de soulagement — ce soulagement partagé par ceux qui ont vécu un moment unique ensemble.
C’est là toute la magie de Montmartre. Ce n’est pas seulement une salle de concert, c’est un véritable réceptacle. Des décennies de dévouement en ont fait une archive vivante du rythme humain. Chaque génération le découvre et le considère comme le sien — et d’une certaine manière, il l’est. Chaque nuit, l’horloge est remise à zéro. Chaque concert réinvente l’atmosphère. Chaque spectateur emporte chez lui un fragment de cette fréquence.
Dehors, le froid mord. Nyhavn scintille au loin, l’odeur du port se mêlant à l’écho des basses. Tu boutons ton manteau et tu t’éloignes, transformé. Montmartre a fait ce qu’il a toujours fait : te rappeler que la musique n’est pas un simple divertissement. C’est de l’endurance. C’est ainsi que les villes se souviennent que leur cœur bat encore.
Rafi Mercer écrit sur les lieux où la musique occupe une place importante. Pour découvrir d'autres articles de la rubrique « Tracks & Tales », abonnez-vous ou cliquez ici pour en savoir plus.